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Introduction
Le soufre est l’élément chimique portant le symbole S et le numéro atomique 16. Reconnaissable à ses cristaux jaune vif, il est l’un des rares éléments à se trouver pur dans la nature. Fondamentalement, il est inodore. Ce sont ses composés qui dégagent ces odeurs reconnaissables entre toutes ! Cité dans Sodome et Gomorrhe et dans les descriptions mythologiques des enfers, il marque l’imaginaire collectif depuis la préhistoire.

Soufre – aragonite et célestine, origine : Sicile. Source : Wikipedia
Cette série présente les éléments du Tableau périodique des éléments chimiques. Ce répertoire, conçu vers 1869 par Dmitri Ivanovich Mendeleïev, rassemble tous les éléments chimiques, qui composent l’univers, tel que nous le connaissons aujourd’hui. L’ingéniosité de ce Tableau tient dans la méthode de répartition des éléments, selon leur numéro atomique, mais aussi selon leurs caractéristiques physiques et chimiques. Ce classement astucieux permet alors d’identifier des éléments existants qui restaient à découvrir, ou même de prédire les propriétés d’éléments chimiques inconnus à l’époque. Sa dernière mise à jour date de 2016, et compte 118 éléments.
Ce non-métal de la famille des chalcogènes rivalise avec le carbone en nombre d’allotropes, et connaîtrait plus d’une cinquantaine de formes cristallines différentes. Le plus grand cristal naturel documenté mesure 22 × 16 × 11 cm, tandis que le gisement de Mishraq en Irak contiendrait plus de 100 millions de tonnes de soufre pur. Élément plutôt abondant dans l’univers, il est essentiel à toute forme de vie.
Notre corps contient environ 140 grammes de soufre, présent surtout dans les acides aminés cystéine et méthionine, nécessaires à la synthèse des protéines. Ces composés participent à la kératine des cheveux et des ongles, et fournissent le soufre du glutathion, principal antioxydant cellulaire.
Le soufre est mentionné dans la Genèse, pourtant sa nature chimique ne sera confirmée qu’en 1777, quand Antoine Lavoisier démontre qu’il s’agit d’un élément et non d’un composé, mettant fin à des siècles de spéculations alchimiques. Aujourd’hui, l’acide sulfurique représente environ 85 % de la production mondiale. Cette « reine des acides » intervient dans la fabrication d’engrais phosphatés, le raffinage pétrolier, le décapage industriel, la vulcanisation du caoutchouc des pneus, la conservation des fruits secs, et d’innombrables processus chimiques industriels.
Le soufre au passé
— Le soufre, de la fumigation à la poudre noire
Bien avant de comprendre sa nature chimique, l’humanité exploitait déjà les propriétés du soufre. Homère mentionne dans l’Odyssée qu’Ulysse désinfecte sa demeure avec des vapeurs soufrées. Cette pratique de fumigation reposait sur une observation empirique : la combustion du soufre chassait les « miasmes » et les parasites.
La médecine de l’époque lui attribuait des vertus curatives. Dans l’Antiquité romaine, il était reconnu comme traitement contre la gale. Aulus Cornelius Celsus (vers 25) fut le premier à nommer cette maladie (scabies) et à utiliser un composé soufré comme remède. Les bains dans les eaux sulfureuses de Bath en Angleterre (sous l’Empire Romain) ou à Hakone au Japon (environ 738) étaient recommandés contre les affections cutanées et les rhumatismes.
C’est dans l’art de la guerre que le soufre révélera son potentiel le plus destructeur. Les alchimistes chinois, entre les VIIe et IXe siècles selon les sources, mélangèrent par hasard du soufre, du charbon de bois et du salpêtre (nitrate de potassium). Le résultat, une déflagration spectaculaire, donna naissance à la poudre noire — en chinois huoyao, signifiant « drogue à feu ». Cette découverte accidentelle transformera à jamais les conflits humains. La formule se répandit progressivement vers l’ouest, atteignant l’Europe au XIIIe siècle. Les premiers canons européens apparaissent au début du XIVe siècle.
Ironie de l’histoire : l’élément qui servait à purifier les maisons et soigner les malades devint celui qui rasa des villes entières. Cette dualité du soufre illustre l’ambivalence des avancées scientifiques, tout comme on l’a vu avec le chlore.

Cuve à soufre destinée au chargement des wagons de chemin de fer, Freeport Sulphur Co., Hoskins Mound, Texas (1943)
— Le soufre à l’ère médiévale
Dans la pensée alchimique médiévale, le soufre est l’une des pierres angulaires de la « Tria Prima » (théorie des trois principes), aux côtés du mercure et du sel. Selon cette conception du monde, popularisée par Paracelse à la Renaissance, toute matière résulterait de la combinaison de ces trois « principes » philosophiques. Le soufre incarnait le principe de combustibilité et de chaleur — ce qui brûle et se consume. Le mercure représentait la volatilité et la fluidité — ce qui s’évapore et se sublime. Le sel symbolisait la fixité et la solidité — ce qui résiste au feu et forme les cendres. Ces principes ne désignaient pas les éléments que nous connaissons aujourd’hui, mais plutôt des qualités inhérentes à la matière.
Les alchimistes médiévaux observaient que le soufre commun, extrait des gisements volcaniques ou des pyrites, brûlait avec une flamme bleue en dégageant des vapeurs âcres. Cette propriété inflammable en fit donc le symbole du principe igné, associé au masculin, au Soleil et à l’âme dans leur système de correspondances.
Cette théorie tripartite influençait la médecine de l’époque. Les maladies étaient interprétées comme des déséquilibres entre ces trois principes, et les remèdes visaient à rétablir leur harmonie. Le soufre entrait dans de nombreuses préparations, notamment les baumes et les onguents destinés à traiter les affections cutanées — usage qui trouve un écho dans la dermatologie moderne.
Bien que l’alchimie n’ait jamais réussi à transformer le plomb en or, ses praticiens ont involontairement posé les fondements de la chimie. Leurs manipulations méthodiques — distillations, sublimations, combinaisons avec d’autres substances — ont fourni les bases expérimentales nécessaires à cette transition d’une discipline symbolique à visée spirituelle vers la recherche scientifique. Ainsi, la quête ésotérique des alchimistes a paradoxalement ouvert la voie à une compréhension rationnelle de la matière. 
Triade alchimique (Tria Prima) : les trois principes ou éléments de l’alchimie
intégrés dans le symbole géométrique composite de l’existence.
Le soufre au présent
— Le soufre dans l’eau au chalet
En week-end dans un chalet, vous ouvrez le robinet et une odeur d’œuf pourri vous monte au nez. Vous dites alors : « ça sent le soufre ! ». Cette signature olfactive incomparable révèle effectivement la présence d’un composé soufré, le sulfure d’hydrogène (H₂S), un gaz corrosif pour certains métaux, et qui finit par tacher les serviettes et la porcelaine de la salle de bain, mais en général inoffensif en cette circonstance.
Cette molécule naît de la rencontre entre les sulfates naturellement présents dans l’eau et des micro-organismes anaérobiques (qui se développent dans un milieu sans oxygène). Certains terrains favorisent ce phénomène. Dans les profondeurs terrestres, l’eau dissout le soufre des roches sous l’effet de la chaleur et de la pression, puis elle l’oxyde pour former des sulfates. Les puits creusés dans le schiste ou le grès, surtout près de gisements de charbon ou de pétrole, hébergent plus souvent ces bactéries productrices de H₂S. L’activité humaine peut aggraver la situation : les excès d’engrais agricoles provoquent l’eutrophisation des eaux, créant des zones sans oxygène où ces micro-organismes prolifèrent.
Au chalet, un test simple permet d’en localiser la source : si seule l’eau chaude sent mauvais, le coupable est le chauffe-eau. Si l’eau froide est aussi affectée, le problème vient du puits ou de la plomberie. Notre nez possède une sensibilité accrue au H₂S : le seuil de détection de l’odeur est très bas, entre 0,000 5 et 0,3 ppm. Le gaz est repéré bien avant qu’il ne devienne dangereux (à partir de 10 ppm). Malheureusement, au delà d’une certaine concentration, le H₂S paralyse l’odorat. Mais c’est très peu probable que ça arrive au chalet !

L’odeur si caractéristique de la moufette, émise par ses glandes anales, provient d’une sécrétion jaunâtre
contenant principalement des thiols et des thioacétates, composés sulfurés volatils.
— Le soufre dans le vin
Tous les vins contiennent du dioxyde de soufre (SO₂), même ceux étiquetés « sans sulfites ajoutés », car les levures en produisent naturellement lors de la fermentation. L’usage délibéré du soufre remonte toutefois au Moyen Âge, quand les marchands de vin allemands popularisent le « méchage » : brûler des copeaux soufrés dans les tonneaux pour les désinfecter. Le Décret royal allemand de 1487 officialise cette pratique, qui se répand alors dans toute l’Europe.
Le SO₂ joue un double rôle protecteur. Comme antioxydant, il préserve les arômes et empêche la formation d’acétaldéhyde aux notes désagréables. Comme antimicrobien, il inhibe les levures sauvages et les bactéries acétiques qui transformeraient le vin en vinaigre. L’art du vigneron consiste à doser précisément les ajouts : trop, et des effluves soufrées peuvent apparaître ; pas assez, et le vin risque de s’altérer. Cet équilibre dépend du pH, de la température et de la composition du vin. Par exemple, les vins blancs, plus sensibles à l’oxydation en raison de leur faible teneur en tanins, en nécessitent généralement davantage que les rouges.
Santé Canada classe les sulfites parmi les allergènes prioritaires à déclarer sur l’étiquetage. Allergie Québec rappelle néanmoins qu’ils demeurent inoffensifs pour la majorité des gens. Quant au fameux mal de tête du lendemain, sulfites ou pas, vin nature ou vin du dépanneur, c’est probablement l’alcool qui est à condamner en premier !
Dans la pharmacie
Comme on l’a vu, le soufre traite les problèmes de peau depuis l’Antiquité. Ses propriétés kératolytiques éliminent l’excès de sébum et assèchent les lésions. Son action antimicrobienne limite la prolifération des bactéries responsables de l’acné, de la rosacée et de certaines dermatites.
La tradition des cures thermales en eaux sulfureuses perdure elle aussi. Sous l’effet de la chaleur et des composés soufrés, ces bains agissent à la fois sur la douleur et l’inflammation, tout en favorisant la détente musculaire.
Certaines personnes sont sensibles aux sulfamides — antibiotiques dérivés du soufre découverts dans les années 1930 — et peuvent développer des réactions allergiques. Avant d’utiliser des compléments alimentaires ou produits soufrés, consultez votre pharmacien ou pharmacienne.
L’avenir du soufre
— Les batteries lithium-soufre, l’avenir du stockage énergétique ?
Les batteries lithium-soufre promettent de révolutionner le stockage énergétique avec une densité théorique de 2600 Wh/kg — trois fois supérieure aux meilleures batteries lithium-ion actuelles. De quoi propulser une voiture électrique sur 1000 kilomètres sans recharge.
Le principe semble simple. Lors de la décharge, le lithium de l’anode réagit avec le soufre de la cathode pour former des polysulfures, puis du sulfure de lithium, libérant ainsi l’énergie. Lors de la recharge, la réaction s’inverse. Mais voilà le hic : les polysulfures se dissolvent dans l’électrolyte et migrent entre les électrodes, causant une dégradation rapide de la batterie. Les prototypes perdent souvent 50 % de leur capacité après seulement 100 cycles.
Les chercheurs explorent plusieurs pistes : l’élaboration de cathodes nanostructurées en graphène (carbone) pour emprisonner les polysulfures fugitifs ; le développement d’électrolytes solides pour bloquer leur dissolution ; ou plus innovant encore, des membranes biomimétiques (inspirées de cellules vivantes) laissant passer les ions lithium tout en repoussant les polysulfures, comme un portier sélectif à l’échelle moléculaire. Les résultats paraissent encourageants. Certains prototypes atteignent désormais 1000 cycles en conservant 80 % de leur capacité — le seuil requis pour l’automobile.
Si ces défis sont relevés, le soufre, abondant, bon marché et non toxique, pourrait nous affranchir de la dépendance au cobalt et au nickel.
— Le soufre sur Mars, archive d’une vie possible ?
En juin 2024, l’astromobile Curiosity fait une découverte qui relance le débat sur de la vie sur Mars : des roches contenant du soufre pur dans des formations géologiques vieilles de 3,8 milliards d’années, époque où l’on estime que l’eau liquide coulait sur la planète rouge.
Précédemment, dans le cratère Jezero, l’astromobile Perseverance a prélevé des échantillons contenant des sulfates hydratés (Mg-sulfate et CaMg-sulfate) associés à des signatures spectroscopiques compatibles avec des molécules organiques similaires à certaines trouvées sur Terre. Les sources chaudes de Yellowstone ou les cheminées hydrothermales des abysses abritent des bactéries qui tirent leur énergie de la transformation des composés soufrés, sans jamais voir la lumière du soleil. Ces micro-organismes laissent dans les roches des rapports isotopiques et des assemblages moléculaires spécifiques, indices que certains chercheurs identifient dans les échantillons martiens.
Un peu à la manière d’une capsule temporelle, le soufre, par sa capacité à piéger et protéger les molécules organiques, préserve leurs biosignatures pendant des milliards d’années. La mission Mars Sample Return (MSR) planifie le retour de ces échantillons dans les années 2030. Si l’analyse de ces spécimens de roches soufrées révèle des marqueurs chimiques caractéristiques du vivant, le soufre pourrait venir confirmer que la vie n’est pas l’apanage de la Terre.

« Crounch ! J’ai roulé sur une roche et découvert des cristaux à l’intérieur ! C’est du soufre pur. (Et non, ça ne sent rien.)
Le soufre élémentaire est une découverte inédite sur Mars. Nous n’en savons pas encore beaucoup sur ces cristaux jaunes,
mais mon équipe est impatiente de les étudier. »









