le résumé

La Pharmacie Montréal, qui a eu pignon sur la rue Sainte-Catherine de 1923 à 1985 est sans contredit l’un des fleurons de l’histoire montréalaise. Son fondateur, le pharmacien Charles Édouard Duquette*, a fait preuve d’une telle audace que la réputation de son établissement a vite fait le tour du monde. D’un modeste comptoir de médicaments, elle s’est rapidement transformée en une véritable institution, occupant un bâtiment de cinq étages et comptant plus de 50 voitures de livraison pour distribuer les commandes partout à Montréal, de jour comme de nuit.

les détails

Il faut se transporter dans les années 20-30 pour bien saisir l’originalité de ce pharmacien-entrepreneur, Charles Édouard Duquette, qui a révolutionné l’univers de la pharmacie de l’époque. Avant-gardiste, il est le premier à offrir une gamme de produits inédite dans ce type d’établissement : parfums, maquillage et développement de photos. Mais surtout, jugeant les prix des médicaments exorbitants pour la population, il est le premier pharmacien à pratiquer les « prix coupés », un pionnier en matière de rabais et d’escomptes en pharmacie.

De plus, ayant lui-même servi durant la Première Guerre mondiale, interrompant ses études pour aller soigner les marins et soldats sur les bateaux entre Londres et New York, il ne peut rester inactif au cours de la Deuxième Guerre; il offre à ses clients des primes à l’achat. Les gens du quartier reçoivent du beurre, des pommes ou du sucre en contrepartie de leurs dépenses en produits de pharmacie. 

Ces nouvelles façons de faire ne lui valent pas que des amis. Le Collège des pharmaciens et certains de ses confrères lui intenteront 22 procès — qu’il gagnera tous.

Pharmacie Montréal

C’est en 1934 que M. Duquette inaugure le magnifique immeuble de cinq étages, l’un des derniers bâtiments Art déco à être construit à Montréal, au 916 Est, rue Sainte-Catherine (il s’y trouve toujours, mais a perdu un peu de son faste), selon les plans de l’architecte Raoul Gariépy — à qui l’on doit aussi le cinéma Rialto. La Pharmacie Montréal est alors la plus grande pharmacie de détail au monde, et la première au Canada à ouvrir ses portes 24 heures sur 24 (ce qu’elle continuera jusqu’en 1973), en plus de faire la livraison jour et nuit et gratuitement dans un rayon de 25 km, pour le « vrai monde ».

Comme elle est toujours ouverte, la pharmacie accueille une clientèle diversifiée : en plus du « monde ordinaire » du quartier, s’y croisent des membres « de la haute », de la mafia ou de la classe politique, et les gens de la nuit. 

Une anecdote veut que M. Duquette vendait des parfums au plein prix aux Messieurs qui souhaitaient offrir un petit quelque chose aux belles femmes du Bellevue Casino, sur la rue Ontario. Le lendemain, il rachetait ces parfums chers à ces mêmes femmes, à la moitié du prix de vente. Un flacon pouvait se vendre ainsi plusieurs fois, et ce petit commerce coquin profitait tant à la pharmacie… qu’à ces dames ! 

La « pharmacie qui ne ferme jamais » est le premier immeuble au Canada où ont été installées des portes à ouverture automatique (dans les années 40), sans serrure, et à carrément enlever les portes (en 1958) grâce à un système d’air coupe-froid importé de Zurich.

L’établissement suscite tellement d’intérêt que l’été, le pharmacien engage des étudiants pour servir de guides touristiques auprès des nombreux visiteurs d’ici et d’ailleurs qui s’y présentent.

Montreal Pharmacy

Cette pharmacie «nouveau genre», située tout près des édifices La Patrie et Dandurand, qui comptent parmi les premiers « gratte-ciel » de la métropole, et tout à côté de la Taverne Café Émile, l’un des cafés les plus populaires de la ville, se positionne au centre de la communauté d’affaires canadienne-française alors en pleine effervescence, dans un quartier en voie de devenir le centre-ville francophone de Montréal.

Charles Édouard Duquette, très actif socialement, contribue en ce sens à la promotion de l’Est de Montréal. Il aurait voulu que la Place des Arts soit construite à l’angle des rues Berri et Sainte-Catherine (tout près de sa pharmacie !), mais n’a pas réussi à convaincre les autorités de l’époque qui ont plutôt opté pour le lieu que l’on connaît aujourd’hui. Homme d’affaires brillant, avec le cœur sur la main, il était, indéniablement, un grand Montréalais.

En 1950, son fils Jean-Paul Duquet (dont l’orthographe du nom est différente en raison d’une erreur sur un baptistaire !) devient son associé, et il reprendra la direction de l’entreprise au décès de son père, en 1966.

le clin d’œil du pharmacien

En 1973, Jean-Paul Duquet fait de la Pharmacie Montréal la première franchise des «Pharm-Escomptes Jean Coutu» — concept probablement inspiré par nul autre que Charles E. Duquette, son père. Pour le Groupe Jean Coutu, il s’agit d’un véritable coup d’éclat, compte tenu de la notoriété, de l’importance et de l’influence de la Pharmacie Montréal. On raconte qu’un grand nombre de pharmaciens, rassurés et inspirés par le geste de M. Duquet, décident à leur tour de faire de même. Le Groupe Jean Coutu a eu le vent dans les voiles, en partie grâce à la Pharmacie Montréal!

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*Martin Duquette n’a aucun lien de parenté avec Charles Édouard Duquette ; qu’ils soient tous deux pharmaciens à Montréal, et tous deux précurseurs en leur genre, est une pure coïncidence ! 

Sources :
Il était une fois dans l’Est… — Archives La Presse, 26 juin 1992
Jean Coutu et le Groupe PJC

liens utiles

Pharmacie Montréal rue Sainte-Catherine
Archives Montréal

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